Emmanuel Macron, le président qui se veut « jupitérien »

Julien Longhi, Université de Cergy-Pontoise

Le 16 octobre 2016 déjà, Emmanuel Macron utilisait l’adjectif jupitérien pour qualifier la manière dont un président devrait exercer le pouvoir : The Conversation

« Je ne crois pas au président normal. Les Français n’attendent pas cela. Au contraire, un tel concept les déstabilise, les insécurise .» Et de fustiger « une présidence de l’anecdote, de l’événement et de la réaction [qui] banalise la fonction » – sorte de critique en creux de tout ce qu’a voulu incarner François Hollande depuis son élection le 6 mai 2012. Au contraire, la France a besoin d’un chef de l’État « jupitérien », estime l’ancien ministre. Ses modèles ? Le général de Gaulle et François Mitterrand, qui avaient « une capacité à éclairer, une capacité à savoir, une capacité à énoncer, un sens et une direction ancrés dans l’histoire du peuple français. »

Depuis son élection, les médias reprennent très largement cet adjectif, qui semble être devenu un buzz word :

Comme bien souvent dans ces cas de propagation lexicale, le sens des mots peut passer au second plan, au profit de son usage. Certes, le rappel de Jupiter est généralement évoqué dans les commentaires, mais sans s’interroger sur le fonctionnement en discours d’un tel nom propre. Le sujet du nom propre (Np) fait l’objet d’un certain nombre de travaux universitaires en sciences du langage, par exemple dans cet article de Guy Achard-Bayle :

« Le Np est une étiquette qui « colle » diversement à la peau des personnes dont l’identité évolue plus ou moins radicalement ; mais non pas selon que cette identité personnelle évolue plus ou moins radicalement. Il en résulte un comportement du Np particulièrement plastique dans ces cas : d’un côté, il est capable de fonctionner ou de continuer de fonctionner « vide de sens » ou comme un strict « label » référentiel, extensionnel, c’est-à-dire quelles que soient les conditions (contextuelles, pragmatiques, ontologiques, descriptives ou intensionnelles) de son emploi ; de l’autre, il est susceptible de « disparaître », si la personne elle-même perd son identité, comme telle. »

Le discours qui ajuste

Deux choses nous intéressent ici pour analyser la qualification d’Emmanuel Macron par l’adjectif jupitérien :

  • en utilisant la référence à Jupiter, le discours « ajuste » le sens du terme jupitérien pour coller à un réel qui se construit dans les textes. Ce terme devient un « label » pour catégoriser le Président, créer une image, dont le trait peut être forcé également par effet de contraste avec le Président « normal » que cherchait à être François Hollande ;
  • le terme peut se vider de son sens, ou s’incarner car des dimensions qui ne sont pas initialement présentes dans le sens du mot. Les discours font vivre le sens, et c’est davantage une scénarisation du Président qui est à l’œuvre qu’une stricte catégorisation.

Le dictionnaire en ligne CNRTL confirme que cet adjectif « évoque le dieu Jupiter ou ses attributs », et s’incarne dans des exemples tels que la contraction jupitérienne de ses sourcils « qui a un caractère imposant, dominateur » (Balzac, Langeais, p. 255). Dérivé de Jupiter, lat. Jupiter « fils de Saturne, roi des dieux et des hommes », cet adjectif a déjà une charge sémantique plus importante que les simples « verticalité » ou « rapport au pouvoir » évoqués dans la plupart des médias. Dans le recours à cet adjectif par Macron, on a certes en germe l’autorité et le rapport au pouvoir. Mais on a aussi la domination, le pouvoir d’ordre divin, la possession d’attributs du pouvoir. Le Larousse en ligne nous indique d’ailleurs que de nombreuses épithètes peuvent préciser ces pouvoirs :

« Homologue de la divinité étrusque Tinia, il était à la fois dieu père et dieu du Ciel. Devenu le dieu principal et souverain, il fut assimilé au Zeus grec. Ses pouvoirs étaient définis par de nombreuses épithètes : Jupiter Elicius, qui faisait tomber la pluie ; Jupiter Fulgur, dieu du Tonnerre et de la Foudre ; Jupiter Stator, qui arrêtait les ennemis ; Jupiter Feretrius, le dieu des Trophées ; Jupiter Capitolin, auquel était consacré le grand temple du Capitole de Rome et où il était adoré avec Minerve et Junon. »

Le caractère jupitérien recouvre donc un potentiel de sens très large, qui reste éclairant pour la prise en compte de la conception du pouvoir du Président, et de la manière dont il est perçu par les commentateurs.

Du Christ à Dieu

En reprenant au pied de la lettre de côté « divin », je ne peux m’empêcher de trouver un écho à la figure christique, voire biblique, qui apparaissait dans la campagne.

Comme dans cet extrait de Bernard Dugué :

« L’autre interprétation repose sur Macron incarnant un personnage biblique. Lors d’une émission télévisée sur la Trois, l’un des invités évoqua une figure christique pour ensuite se décaler vers une autre figure, celle de Moïse. En ce cas, la marche de Macron symbolise la sortie d’Egypte et pour plus de précision, on lira ce lumineux texte que représente l’Exode et qui s’il est interprété au niveau le plus haut, raconte non pas une sortie depuis un espace mais depuis un temps. »

Ou dans les propos d’Emmanuel Macron : « La dimension christique, je ne la renie pas ; je ne la revendique pas. Je ne cherche pas à être un prédicateur christique ».

Comment ce passage – du Christ à Dieu – peut-il s’incarner concrètement ? La première hypothèse réside dans l’analyse du discours d’investiture, et sa comparaison aux discours de la campagne. En effet, à partir de l’analyse de l’ensemble des tweets du candidat Macron lors de la campagne, on remarque qu’« Europe » est un pivot central de son discours, notamment pour articuler « France » et « français ».

Julein Longhi/DR

Or, en faisant une rapide analyse du discours d’investiture, on constate que « monde » a remplacé « Europe ».

Julien Longhi/DR

Le président Macron prend donc effectivement « de la hauteur », en changeant d’échelle.

Du Christ à Dieu, de l’Europe au monde, les commentaires sur Emmanuel Macron, et ses premiers pas discursifs, confirment le « jupitérianisme » de sa présidence. Mais il ne faut pas se focaliser sur le buzz de cette qualification, et voir l’épaisseur sémantique de ce mot : la conception du pouvoir est cohérente avec les projets de réforme rapides (par ordonnance) ; le changement d’échelle (de l’Europe au monde) représente la présidentialisation du candidat et de sa politique ; la prise en compte du pouvoir (dans le discours d’investiture) comme « protection » des Français, et prise en compte de la responsabilité.

Julien Longhi, Professeur des universités en sciences du langage, Université de Cergy-Pontoise

La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation.

Pourquoi les mots droite et gauche sont simplistes et ne permettent plus de percevoir la réalité politique

On se retrouve à devoir faire des contorsions linguistiques (se droitiser, gauchisant, extrême-droite/gauche), comme si le monde politique ne pouvait être perçu que de manière linéaire et selon cette latéralité.

Pour le philosophe Ludwig Wittgenstein, « Les limites de mon langage signifient les limites de mon propre monde ». En effet, sans mots à mettre sur ce qui est perçu, les individus ne se représentent pas certaines réalités, alors que ces réalités deviennent « réelles » pour eux au moment où elles sont nommées. C’est notamment l’enseignement de la sémiologie/sémiotique, les « sciences des signes », qui montrent que « la place du monde sémiotique se situe en position médiatrice chez l’homme entre le monde physique et le monde des (re)présentations » (voir cet article de François Rastier). Le monde doit être « sémiotisé », c’est-à-dire être (dé)coupé en signes par les sujets, qui le perçoivent ainsi par ce biais.

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#Idéo2017 : le site qui décortique les tweets des candidats à la présidentielle (vidéo)

Les réseaux sociaux sont devenus un outil de communication incontournable des candidats à la présidentielle. Une plate-forme numérique pilotée par un professeur de l’Université de Cergy-Pontoise se propose d’analyser les tweets des politiques et de disséquer les mots utilisés par les candidats. Qui parle le plus d’économie, de sécurité ou d’emploi et surtout avec quels mots ? C’est ce que vous propose le site #Idéo2017. Regardez le reportage de VOtv :

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Worte wie Waffen

Der Linguist Julien Longhi hat die Tweets der französischen Präsidentschaftskandidaten nach Schlagwörtern durchsucht. Das Ergebnis: Es wird Wahlkampf mit der Angst vor Islamismus und mit dem Kampf gegen Terror gemacht – aber auf sehr unterschiedliche Weise.

„Kein Ergebnis entspricht Ihrer Suche.“ Das zeigt die Website Idéo2017.ensea.fr in großen, roten Lettern an. Die Seite bietet eine Analyse der Tweets von französischen Politikern an, das Schlagwort „Islam“ zusammen mit „Marine Le Pen“ ergibt genau: null Treffer. Marine Le Pen hat seit September 2016 nicht über den Islam getwittert. Was ist passiert? Sind die Angst vor Terrorismus und die Islamophobie aus Le Pens Wahlkampagne verschwunden? Spielen Themen wie Sicherheit, Immigration, Kampf gegen Terror überhaupt noch eine Rolle in den Präsidentschaftswahlen? Oder wurden sie vom Skandal um die vermutete Scheinbeschäftigung von Fancois Fillons Frau und vom rasanten Aufstieg des unabhängigen Jungkandidaten Emmanuel Macron verdrängt?

Idéo2017 weiß noch mehr. Die Website ist seit ein paar Tagen voll in Betrieb und analysiert die Tweets der französischen Präsidentschaftskandidaten seit Beginn des Wahlkampfes im Herbst. Zu den elf französischen Präsidentschaftskandidaten spuckt die Seite Diagramme, Wörterwolken, Mind-Maps und endlose Tweet-Listen aus, immer in Verbindung mit einem politischen Schlagwort. „Arbeit“ taucht am häufigsten in Benoît Hamons Kurznachrichten auf, was bei dem Kandidaten der sozialistischen Partei nicht weiter überrascht. In Macrons Tweets wird „Europa“ oft im Zusammenhang mit „Reformen“ erwähnt. Die Website weiß auch, dass Marine Le Pen ganz und gar nicht auf den Terrorismus-und-Islam-Diskurs verzichtet: beim Schlagwort „Islamistisch“ führt sie die Idéo-Rangliste an.

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Quand les mots partent en campagne…

Présidentielle 2017: aucune trace du mot « islam » dans les tweets de Marine Le Pen ! Fake news ? Comment le travail sur les mots et l’analyse linguistique permettent de décrypter les discours politiques…

Aucun des tweets de Marine Le Pen analysés par la plateforme #Idéo2017 ne mentionne le mot « islam ». Le concepteur de l‘application, Julien Longhi – linguiste spécialiste de l‘analyse du discours politique et médiatique et professeur à l‘université de Cergy-Pontoise – a d‘abord cru à un bug informatique mais les résultats sont clairs. Le mot « islam » n‘est jamais employé…seul.

Fréquence d’emploi du mot « islam » par les différents candidats aux élections présidentielles. Les candidats non-mentionnés n’emploient pas le mot seul et effectivement, aucune trace de Marine Le Pen. (source: plateforme #Idéo2017)

En revanche, Marine Le Pen utilise de nombreux dérivés comme « islamisme » ou « islamiste », souvent accolés aux mots « terrorisme » ou « fondamentalisme ».

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Le discours du FN sur l’islam à l’épreuve des tweets

Julien Longhi, Université de Cergy-Pontoise

Alors que la campagne présidentielle piétine, et que les débats de fond ont du mal à émerger dans l’espace public, les réseaux sociaux offrent un espace aux candidats pour développer leurs thèmes et asseoir leur idéologie. C’est en particulier le cas sur Twitter, où les prises de parole des candidats sont relayées de manière très précise et complète – que ce soit lors des matinales, des meetings, des conférences, etc. The Conversation

Le site #Idéo2017 propose depuis plusieurs mois des articles qui analysent les débats (depuis les primaires de droite) à partir de l’export des tweets des différents protagonistes. Depuis le 29 mars, la plateforme en ligne #Idéo2017 permet ainsi aux citoyens de mener eux-mêmes leurs recherches, à partir du portail qui propose plusieurs manières d’aborder les choses :

L’utilisateur peut chercher à comparer l’usage de certains termes les plus emblématiques des discours politiques par les candidats, analyser des corpus de candidats, ou accéder à un moteur de recherche intuitif et dynamique.

DR, FAL

Ces trois aspects sont complémentaires, et #Idéo2017 entend proposer non pas des résultats bruts et isolés, mais des cheminements, des réponses à des hypothèses, qui aideront les citoyens à mieux percevoir les thèmes, les idéologies, et les clivages, dans la campagne.

Scientifiquement, cela repose aussi sur la complémentarité de certaines analyses, et de plusieurs technologies. Les analyses sont réalisées à l’aide de plusieurs langages et outils, notamment ElasticSearch pour stocker les tweets, les scripts Iramuteq pour certaines analyses, distribués sous les termes de la licence GNU GPL (v2) et ElasticUI pour le développement du moteur de recherche.

Le terme « islam » dans le discours du FN

Un exemple intéressant est celui du mot « islam ». Si on cherche à comparer son usage par les différents candidats, on obtient ce graphique (qui indique le sur/sous emploi du mot chez chacun des candidats au regard de l’ensemble des tweets recensés) :

On constate ainsi le sous-emploi de « islam » par Marine Le Pen, et l’emploi relativement modeste par François Fillon. Il s’agit de la forme « islam », sans les termes qui peuvent être associés. On peut alors chercher l’emploi de ce mot et de ses dérivés, et en observer leur fréquence :

Même si le calcul n’est pas le même que dans le graphique précédent (ici il s’agit de fréquences), on perçoit néanmoins que l’usage du mot « islam » n’est pas neutre car ses dérivés semblent être un enjeu fort dans la rhétorique de certains candidats. Ceci se voit d’ailleurs dans la représentation visuelle des associations faites autour de ce terme :

« Islam » est en effet très lié à différents réseaux ou nœuds qui ouvrent sur des enjeux discursifs très marqués : autour des associations « islamisme-immigration-communautarisme », mais aussi « islamiste-fondamentaliste-idéologie-attentat-terrorisme », ou encore « islamique-totalitarisme-Syrie » par exemple.

Ce parcours nous invite donc à nous pencher de manière plus précise sur les différents emplois du mot « islam » et de ses dérivés. Le retour au corpus est rendu possible grâce à la partie « navigation » par filtre, qui permet une représentation par facettes.

La recherche « islam » ouvre sur les différents résultats de ce mot et ses dérivés par moteur de recherche :

DR

On accède ainsi aux contenus des tweets, et même le lien pour les voir ensuite directement dans leur environnement natif sur Twitter. Par exemple, pour Marine Le Pen : avec « islamistes fichés S », « fondamentaliste islamiste », « fondamentalisme islamiste » qui indiquent le travail de suffixation en -iste ou -isme et l’emploi comme adjectif de termes comme « fondamentaliste/isme » (eux aussi avec -iste et -isme) qui vient à personnifier et idéologiser la mise en discours de l’islam.

Construction du discours frontiste

C’est un ressort fréquent de la rhétorique du Front national (avec des termes comme « mondialisme », « européisme/iste », etc.) qui consiste à reformuler les sujets jugés problématiques pour les faire entrer dans des catégories de notions idéologiques. En effet, selon le dictionnaire en ligne TLFI, le -isme implique par exemple une prise de position vis-à-vis de l’objet suffixé ; avec le -iste, le mot suffixé désigne celui qui adhère à une doctrine, une croyance, un système, un mode de vie, de pensée ou d’action, ou exprime l’appartenance à ceux-ci.

DR

On peut alors se demander si cette question de l’islamisme est une question centrale dans la rhétorique de Marine Le Pen : l’analyse de son propre corpus, avec la fonctionnalité des thématiques, donne cette visualisation :

Thématiques (classes lexicales) du corpus de Marine Le Pen.
DR

On constate alors qu’« islamiste » et « fondamentalisme » ressortent de ce graphique – ce qui indique qu’ils constituent les éléments principaux d’un thème, auquel sont également rattachés des termes comme « terrorisme », « communautarisme », « femme », « lutte », etc. Cette thématique représente 9,1 % du corpus de Marine Le Pen (classe 2 ci-dessous), et est liée à la thématique importante qui contient « peuple-France-nation-République-national-ordre » par exemple (classe 1) :

Représentation quantitative et liens des thématiques (classes lexicales) précédemment identifiées.
DR

On comprend alors que si le mot « islam » est peu représentatif des tweets de Marine Le Pen, ses dérivés en -iste et -isme le sont beaucoup plus. Ils thématisent cette question religieuse en rapport avec une idéologie (-isme) extrême (« islamisme radical ») ou des individus radicalisés (« fondamentalisme islamiste »), produisant une association forte avec le terrorisme. Ceci passe donc par un travail sur le discours, par la construction de termes qui se prêtent aux amalgames (immigration et terrorisme, religion et terrorisme) en évitant de potentielles polémiques autour de la question de la religion musulmane (islam).

Nouveaux résultats, nouvelles hypothèses, qu’il s’agit ensuite de vérifier, confronter, et analyser. #Idéo2017 vise donc à faire expérimenter et éprouver le discours politique, à travers la mise en place d’analyses et d’outils, pour que chacun puisse construire son point de vue sur les discours auxquels il est confronté.

Julien Longhi, Professeur des universités en sciences du langage, Université de Cergy-Pontoise

La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation.

AfterWork le jeudi 20 avril à 17h

Au programme la présentation du projet et de l’application IDEO2017

Cet événement se déroulera à l’Université de Cergy-Pontoise, salle des conférences (Bâtiment chênes 1), 33 Boulevard du Port, 95000 Cergy-Pontoise.  

Pour des questions d’organisation, il est préférable de s’inscrire par mail à reseau.r2dip@gmail.com

En attendant, n’hésitez pas à découvrir le projet IDEO2017 sur http://ideo2017.ensea.fr/ et à aller faire un tour sur le site du réseau R2DIP en charge de l’organisation