L’ethos complexe de Manuel Valls dans sa déclaration de candidature

Julien Longhi, Université de Cergy-Pontoise

Parfois désigné comme responsable de la fracture avec les frondeurs, parfois jugé trop libéral, ou trop « sécuritaire », Manuel Valls a dû, en un discours, se construire une identité de « présidentiable » et véhiculer ainsi les valeurs de son camp, tout en anticipant sur d’éventuelles polémiques.

Ethos et brouillage médiatique

Cette déclaration, reprise sur les réseaux sociaux dont Twitter, peut s’analyser au prisme du concept d’ethos. L’ethos est l’image que le sujet donne de lui dans le discours. Il confère une forme d’autorité qui contribue à asseoir l’argumentation dans le discours. Cette image peut être antérieure à la prise de parole, ou se construire dans le discours.

Andrée Chauvin-Vileno explique que l’ethos « repose, pour une part, sur un savoir préalable des interlocuteurs sur la vie, le caractère, les actions du locuteur, et que ce savoir préalable confère ou non du poids au discours, conditionne la réception. » Ce premier type d’ethos est dit prédiscursif, alors que l’ethos discursif se fonde sur la confiance inspirée par l’orateur par l’effet du discours.

L’influence des deux ethos peut se combiner dans les situations concrètes et avoir un degré de pertinence variable selon les types de locuteurs. À propos des personnalités politiques, Chauvin-Vileno indique que leurs images créées par la presse, la radio, etc. sont toujours produites et prises dans un circuit médiatique – ce qui brouille le rapport entre le savoir préalable que l’on peut avoir sur la personnalité en question et son discours.

Aussi, dans sa déclaration, nous pouvons faire l’hypothèse que Manuel Valls essaye de construire une image cohérente avec les ambitions qui sont les siennes : sens du collectif, refus du programme de la droite avec une lecture résolument socialiste, lutte contre le déterminisme, rassemblement, et même écho à un slogan de l’extrême gauche pour étendre son discours aux électeurs auparavant hostiles.

Une relecture du quinquennat en cours

Pour légitimer sa candidature tout en ne souffrant pas de critiques possibles sur le bilan du gouvernement, Manuel Valls s’emploie à donner du sens à son rôle :

Aussi, ce qui pourrait lui être reproché (notamment par des candidats à la primaire qui ont quitté le gouvernement) prend ici le sens d’une loyauté et d’une solidarité, par l’emploi du terme collectif. Il emploie d’ailleurs comme un slogan le hashtag #CeQuiNousRassemble dans le tweet ci-dessous :

https://twitter.com/manuelvalls/status/805829891916791808/photo/1

Avec ces éléments de langage, et notamment les termes de « collectif » et de « ce qui nous rassemble », Manuel Valls dissocie sa personne des actions passées, les construit de manière impersonnelle et tente ainsi de s’extraire des critiques possibles en misant sur la non-dissociation possible entre lui et l’ensemble, et les qualités que cela lui attribue (le sens du collectif).

Un candidat autodésigné ?

Manuel Valls s’affiche aussi en opposant à François Fillon : il s’auto-institue ainsi à la même place que son rival, et s’octroie symboliquement au moins le statut de représentant de la gauche.

Ceci se manifeste linguistiquement par l’emploi récurrent de « Je veux » et surtout « Je ne veux pas » comme dans les messages suivants :

Par rapport à l’esquive des critiques possibles, où son identité était fondue dans le collectif, il souhaite ici incarner le leader de la gauche, et s’opposer au programme du candidat de la droite.

Pour cela, il reprend de manière efficace certains marqueurs de la gauche.

S’inscrire dans une mémoire de la gauche

Le premier marqueur fort est le rejet d’un certain déterminisme, qui renvoie ici au résultat de l’élection présidentielle, mais qui fait sens, d’une manière plus large, aux valeurs prônées par la gauche sur l’ascenseur social. Avec le hashtag #RienNestEcrit, il extrait un élément électoral assez simple pour en faire une valeur de son discours :

Cette opposition à une forme de déterminisme est reprise dans l’écho qui est fait à un ancien slogan du NPA, lorsqu’il dit :

En effet, on peut entendre ici un écho à « Nos vies valent plus que leurs profits », où le « plus » est remplacé par un « mieux », et « profit » par « pronostics ».

Il compte ainsi non seulement déjouer les pronostics faits par les journalistes et commentateurs politiques, mais aussi s’insérer dans un imaginaire de gauche, où la vie est mise au premier rang, avant l’argent. Mais aussi les échanges de ce que certains appellent la sphère médiatico-politique, dont le rejet a été mis en lumière lors de l’élection de Donald Trump puis la victoire de François Fillon à la primaire de la droite et du centre (avec des interprétations divergentes bien sûr selon les camps politiques).

On le voit, ce discours, repris en quelques tweets, est instructif pour analyser la stratégie de Manuel Valls : dans une mise en histoire de son identité – certains parleraient probablement (peut-être abusivement) de storytelling –, il se constitue une personnalité solidaire qui a le sens du collectif, mais qui s’auto-institue comme l’opposant à la droite, en prônant des valeurs de gauche. En se présentant comme un rassembleur, il égratigne également implicitement ses adversaires, soit pour leur sens du collectif, soit pour leur incarnation des valeurs de la gauche.

Les semaines à venir nous diront si cette stratégie de constitution d’un ethos discursif, qui réécrit en quelque sorte l’ethos prédiscursif, fonctionne, et si les discours modèlent réellement les connaissances antérieures plus ou moins stabilisées que l’on a sur telle ou telle personnalité, au point de les modifier. C’est plus largement l’ambition du projet de recherche #Idéo2017, dont l’objectif est de repérer et cartographier les stratégies discursives lors de la prochaine élection présidentielle.

The Conversation

Julien Longhi, Professeur des universités en sciences du langage, Université de Cergy-Pontoise

La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation.

Stage: Analyses sémantiques, linguistiques et statistiques de tweets politiques

Analyses sémantiques, linguistiques et statistiques de tweets politiques : création d’un outil d’analyse lors
de campagnes politiques

Offre de stage de 6 mois (à partir de janvier 2017) en informatique, linguistique-informatique, fouille de données, constitution de corpus, bases de données

Ce stage se situe dans le cadre du projet de recherche
#Idéo2017 : contribution à la création d’un outil d’analyse des tweets politiques lors de campagnes politiques

A propos

financé par la Fondation de l’université de Cergy-Pontoise

Description :
Twitter est un medium incontournable dans la communication politique. Dans ce contexte, le projet #Idéo2017 souhaite (1) mieux connaître et décrire les messages politiques envoyés sur Twitter, mais aussi (2) rendre ces résultats disponibles pour les citoyens.
Ce projet consiste en la création d’une application web en ligne qui permettrait de traiter, avec des délais relativement courts, les messages produits en lien avec l’actualité politique (meetings, débats, émissions télévisées, etc.). Cet outil s’appuiera sur la méthodologie de constitution de corpus élaborée dans un précédent projet (corpus Polititweets) et l’implémentation d’outils de statistique textuelle et de visualisation de données. Les citoyens ou journalistes pourraient ainsi effectuer leurs propres requêtes et obtenir des résultats compréhensibles grâce à cette interface qui rendra accessible des analyses et critères linguistiques et informatiques complexes.

Objectifs :

Les objectifs de se projet concernent deux axes de travail. Dans le premier axe, l’étudiant devra faire une étude sur les analyses qui peuvent être réalisées sur des tweets politiques, et éventuellement en suggérer des nouvelles. Dans le deuxième axe, l’étudiant devra mettre en place ces analyses sélectionnées dans le cadre d’un site web. Pour cela, un ensemble de compétences sont requises.

Les objectifs se décrivent de la manière suivante :

1. Etudier l’ensemble d’analyses linguistiques qui existent dans la littérature et faire une étude comparative.

2. Choisir parmi les analyses étudiées en point 1 celles qui s’intégreraient dans le futur système d’analyse.

3. Proposer de nouvelles analyses basées sur des techniques de fouille de données ou apprentissage automatique.

4. Travailler sur la mise en place du système (site web) en suivant les étapes suivantes :
a. Faire une veille sur tous les frameworks CSS responsive design (bootstrap, skeleton, Isilex …) et réaliser une grille comparative pour expliquer le choix de la solution retenue ;
b. Utiliser l’architecture REST (Representational State Transfer) pour construire une application type Web Service avec mise à disposition d’une API vers des partenaires extérieurs ;
c. Installation du serveur elasticsearch et d’un gestionnaire de BD SQL et NoSql type mysql, mongodb ;
d. Relier dynamiquement les résultats d’Elasticsearch avec des outils de visualisation, de cartographie, d’analyse de graphes comme Gephi, et de reporting sous formes de dashboards, de graphiques et de statistiques comme kibana.

5. Participer à la constitution d’un corpus de tweets #Idéo2017 qui sera mis en ligne sur un site spécifique du projet hébergé par l’UMR ETIS http://ideo2017.ensea.fr/ (corpus au format tei-cmc).

Compétences souhaitées
Compétences dans l’usage des services de Twitter, des notions de dataviz et de machine learning
Connaissances en fouille de données et bases de données
Usage d’outils de fouille de données textuelles et/ou textométrie
Adaptabilité, curiosité, esprit d’initiatives pour acquérir les compétences non déjà acquises

Profil : étudiant de M2 en informatique, TAL, fouille de données, ou d’autres domaines qui couvriraient une partie des compétences attendues.

Responsables de l’encadrement
Julien Longhi, AGORA, julien.longhi(at)u-cergy.fr (porteur du projet)
Claudia Marinica, ETIS, claudia.marinica(at)u-cergy.fr
Boris Borzic, ETIS, boris.borzic(at)u-cergy.fr

Primaire à droite : qui tweete le plus et sur quoi

Article initialement publié sur le Cercle des Echos

La campagne des primaires de droite bat son plein, à quelques heures du troisième débat, et quelques jours du premier tour. Les réseaux sociaux sont un bon moyen pour les candidats d’affirmer leur présence en ligne. J’ai mené une analyse ciblée des comptes Twitter des sept candidats, en prenant en compte les 200 derniers tweets postés le 10 novembre.

En constituant un corpus avec ces différents tweets (messages issus des comptes, retweets ou partages de liens), on peut mener un certain nombre d’analyses textométriques (qui permettent une mesure des textes par des calculs statistiques). L’analyse des similitudes suivante représente la fréquence des termes employés (par leur taille) et leurs relations (par les liens et la taille des liens) : on remarque que la fréquence d’apparition des candidats n’est pas représentative des sondages d’opinion, puisque Bruno Lemaire et Jean-François Copé, sont les plus cités.

graph_simi_1

Ce graphique est une analyse de similitude. Ici, la taille des mots est proportionnelle à leur fréquence. Leur positionnement fonction de leurs relations.

Les «impôts» pour Copé, la «France» pour NKM

Bien sûr, la mesure quantitative ne permet pas de faire des projections sur la qualité de la présence en ligne, ni sur l’efficacité obtenue. Néanmoins, si on procède à une analyse lexicale par la classification de l’ensemble des segments de textes, on peut définir six classes, comme le montre le dendrogramme ci-dessous.

dendrogramme_1

Dendrogramme qui permet de dégager les thèmes préférés des candidats à la primaire.

Ce qui est remarquable, c’est que ces classes sont associées de manière assez stable et claire à des candidats. De gauche à droite sur le schéma, Nicolas Sarkozy est associé à «policier», «tout pour la france», «président». Nathalie Kosciusko-Morizet est associée à «France», «donner» et «société». Jean-François Copé à «baisser», «économie», «social», «impôt». Bruno Le Maire à «renouveau» , «éducation», et aussi beaucoup d’éléments de communication («jeunes avec blm», «avec blm»). François Fillon avec «Trump», «meeting», et «Europe 1».

Seule la classe numéro 3 semble moins marquée par un candidat, puisqu’on retrouve Jean-Frédéric Poisson, et de manière plus surprenante Alain Juppé. Cette classe contient des termes étant soit liés à l’élection elle-même («primaire», «droite», «candidat»), soit au centre («centre», «Bayrou»).

Juppé, si discret

Statistiquement donc, Alain Juppé ne semble pas rattaché à un lexique spécifique, mais à un discours général (voire langue de bois ?) car ses affinités vont plutôt avec un vocabulaire assez général, ou lié à ses affinités avec le centre. Cette non-présence ressort sur la visualisation suivante.

Ici, une analyse factorielle des correspondances. Cette représentation visuelle permet des interprétations qui mettent en correspondance les parties de corpus ou les sous-ensembles avec les éléments qui composent ces parties.

Elle fait ressortir la présence des personnalités avec le lexique qui leur est statistiquement lié. On observe ainsi avec cette représentation que dans l’espace de gauche du graphique que François Fillon a une visibilité plus importante que Jean-Frédéric Poisson ou Alain Juppé (candidats que l’on peut qualifier de plus consensuels du point de vue de la personnalité, sans que cela ne soit corrélable à leurs programmes).

Julien Longhi