La thèse de l’assassinat ou comment le justiciable François Fillon tente de devenir justicier

Article publié sur le Huffington Post

Quelques heures à peine après la conférence de presse de François Fillon, qui a annoncé son maintien dans la course à l’élection présidentielle, beaucoup de commentaires ont repris la forme de la conférence, certains termes emblématiques, ou ont commenté l’opportunité de cette déclaration.

Afin de mettre en valeur la stratégie du candidat, j’ai repris la déclaration, et je l’ai soumise à un traitement linguistique et statistique, afin d’en faire ressortir certains traits, qui permettent ensuite d’analyser l’argumentation du candidat.

Ce qui est remarquable, et se repère statistiquement, c’est que le texte est clairement organisé autour de 3 pôles lexicaux (mots utilisés), qui caractérisent respectivement: le début de la déclaration; la séquence sur l’assassinat; la fin. Ce graphique l’illustre:

Ainsi les parties intitulées « Déclaration » (débuts)/ »faits »/la définition de « justiciable » sont associées, « Assassinat » est isolé, et « Convocation »/ »France »/ira jusqu’au « bout » sont proches.

Ceci permet aussi de noter que le discours est particulièrement travaillé, et de repérer la stratégie argumentative.

La présentation comme « victime »

Dans la première partie, François Fillon se définit comme victime: « je ne reconnais pas les faits », « je n’ai pas été traité comme un justiciable comme les autres », « La présomption d’innocence a complètement et entièrement disparu ».

La victime d’un assassinat

Après cette séquence assez technique et descriptive, il se désigne victime d’un assassinat, ce qui est le cœur de son argumentation: en effet, avec l’assassinat, on a la qualification du « crime » (injuste, destruction, préjudice), et la désignation implicite d’un coupable (l’assassin).

C’est en particulier ce passage qui est représentatif:

« Nombre de mes amis politiques, et de ceux qui m’ont soutenu à la primaire et ses 4 millions de voix, parlent d’un assassinat politique. C’est un assassinat en effet, mais par ce déchaînement disproportionné, sans précédent connu, par le choix de ce calendrier, ce n’est pas moi seulement qu’on assassine. C’est l’élection présidentielle. C’est le vote des électeurs de la droite et du centre qui est fauché. C’est la voix des millions de Français qui désirent une vraie alternance qui est muselée. C’est le projet du redressement national que je porte qui est expulsé du débat. C’est la liberté du suffrage et c’est la démocratie politique elle-même qui sont violemment percutées. »

Cette séquence est caractérisée par la forte présence du verbe « être », notamment avec le « c’ « , qui permet à François Fillon d’argumenter par la construction d’évidences et de réalités (« cela est »):

 

Textuellement aussi, ce paragraphe est intéressant, car sa construction est très bien calculée:

  • Il débute par une mise en scène énonciative: le candidat n’assume pas la paternité de la nomination « assassinat » mais la délègue;
  • Cette délégation est accordée de manière « crescendo »: « Amis », « soutiens », « 4 millions de voix »: ils parleraient tous d’un assassinat, alors même que cette affirmation est une appréciation « filtrée » de la réalité;
  • Le crime commis est en fait plus large: c’est l’élection qui est assassinée;
  • Si on parle d’assassinat, cela présuppose un « assassin », donc un coupable: il rejette la culpabilité sur quelqu’un (la justice, ou ceux qui ont orchestré cette enquête);
  • Il utilise un lexique de la violence: violence routière (« fauché », « percutée ») ou oppressive (« muselée », « expulsé »).

La victime, c’est la France: le crime est violent

Posé ainsi en victime, le candidat se distingue néanmoins de la posture de Marine Le Pen: « Je veux qu’il ne subsiste aucun doute à cet égard: je me rendrai à la convocation des juges. Je suis respectueux de nos institutions ». Ainsi présenté comme victime, il ne s’oppose pas au « système », mais justifie sa décision: « Je ne céderai pas. Je ne me rendrai pas. Je ne me retirerai pas. J’irai jusqu’au bout parce qu’au-delà de ma personne, c’est la démocratie qui est défiée ».

Le texte se poursuit notamment par le recours à la « France »:

« La France est plus grande que nous. Elle est plus grande que mes erreurs. Elle est plus grande que les partis pris d’une large part de la presse. Elle est plus grande que les emballements de l’opinion elle-même. »

Même s’il concède des « erreurs » (qui résonne avec le « je ne me rendrai pas » précédent, et maintient néanmoins un certain degré de culpabilité), il place sa défense en lien avec quelque chose qui « nous » dépasse, et dont la légitimité ne peut être niée. Il prend ainsi de la hauteur, et prétend incarner un nouveau rôle.

De justiciable accusé à justicier

Ainsi, par cette scénarisation habile, de la victime à l’assassinat, de lui à la France, François Fillon justifie son maintien à l’élection (malgré ce qu’il avait affirmé) par la lecture des événements comme « assassinat démocratique »: ce n’est donc pas personnellement qu’il prend sa décision, mais pour réparer une injustice, un crime. Face à une accusation, il se positionne comme victime d’un crime; comme soumis à la justice, il se présente comme défenseur contre l’injustice. La partie centrale de la déclaration, isolable par sa forme et ses éléments de langage, prouve ce travail de construction d’un réel (« c’est »), qui vise à articuler, par le pivot de l’ « assassinat », cette « transition » du rôle d’un justiciable accusé à un justicier défenseur, et défenseur contre l’injustice.

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