Pour Valls, Montebourg et Hamon, le mot « travail » ne veut pas exactement dire la même chose

Article initialement publié dans le Huffington Post

Au cours de la primaire de gauche, la conception du travail des candidats, à travers notamment celle du revenu universel, a pris une place importante. Ceci était déjà perceptible dans une précédente étude, réalisée sur les tweets des comptes des candidats à la primaire de gauche du 31/12/2016 au 6/01/2017 où on voyait notamment que ce thème était particulièrement abordé par Benoit Hamon.

Macintosh HD:Users:julien:Dropbox:#Idéo:primaire de gauche:travail.png

Ceci est toujours très perceptible dans ses récentes prises de parole:

– sur la mise en place :

 

 

– sur le travail comme objet à « partager » :

 

– ou sur les mutations du travail :

 

Ce candidat connaît une percée notable dans les sondages, et sur cette question, une grande partie des débats et controverses concerne moins la faisabilité de cette mesure, ou son coût, que la question des valeurs, et même du sens, attribués au mot « travail ». Ceci s’est d’ailleurs ressenti lors du 3ème débat qui a eu lieu le 19 janvier.

Les sens de « travail » en débat

Lorsque des mots sont en débat, un réflexe courant est de se référer au dictionnaire. En cherchant dans le TLFI (Trésor de la langue française informatisé), on obtient :

Activité humaine exigeant un effort soutenu, qui vise à la modification des éléments naturels, à la création et/ou à la production de nouvelles choses, de nouvelles idées.

Ou encore

Activités ou ensemble d’activités utiles qu’il est nécessaire d’accomplir

Activité contraignante qui occupe

Si « le recours au dictionnaire est souvent l’occasion d’une confirmation – plus rarement d’une problématisation – des représentations du sens commun« , on comprend donc que les aspects d’effort, d’utilité, ou de contrainte, sont souvent associées à ce mot.

D’ailleurs ceci est généralement motivé par le recours à l’étymologie, qui sert souvent à justifier tel ou tel argument.

L’étymologie à prendre avec discernement

Ce retour à l’étymologie est à considérer de manière sérieuse et raisonnée. En effet, la langue évolue, les sens s’enrichissent, se perdent, les langues entrent en contact, le monde change, etc. Pour « travail », mon collègue Franck Lebas s’est penché sur ce qu’il nomme « L’arnaque de l’étymologie du mot ‘travail' ».

A propos de l’étymologie de « travail » qui dériverait du latin « Trepalium », instrument de torture, il écrit :

Cette hypothèse permet de conforter l’idée selon laquelle le travail serait, intrinsèquement, une souffrance, voire un supplice. Cette interprétation linguistique est aussi exploitée par certaines organisations qui stigmatisent le travail vu comme une activité rémunératrice mais pénible, pour valoriser les activités qui procurent de la satisfaction et qui, elles, appartiennent à la sphère des loisirs, de l’utilité sociale, etc. Ces raisonnements sur l’histoire des mots sont doublement frauduleux : ils tentent, d’une part, d’essentialiser une dimension de l’organisation sociale, pour mieux discréditer les idées progressistes. D’autre part, ils alimentent une idée reçue sur le langage, selon laquelle les sources anciennes des mots touchent à la « vérité » des choses.

Il ajoute même qu’il est de « construire, dans le cadre de ces démarches purement idéologiques, de faux parcours étymologiques », ce qui est arrivé au mot travail.

Il ajoute que le « passage du latin tripalium à l’ancien français travaillier, proche ancêtre du verbe moderne travailler, via un verbe hypothétique *tripaliare, est hautement improbable »:

Cette hypothèse autour de tripalium a déjà été contestée, par d’éminents linguistes, dont Émile Littré et Michel Bréal, qui ont privilégié l’influence d’un autre étymon, le latin trabs qui signifie « poutre » et qui a généré entraver. L’idée est que la notion de souffrance, qu’on décèle dans beaucoup d’emplois du mot travail dès son apparition au XIIème siècle, exprimerait ce que ressent l’animal quand on l’entrave (on immobilisait les animaux afin de soigner une blessure ou de les ferrer, par exemple).

Mon propos n’est pas ici de contribuer à l’étude étymologique de ce mot. Ce détour permet néanmoins de considérer le mot « travail » comme un terme moins stablement rattaché à un imaginaire spécifique, et plus enclin à être mis en discussion. C’est notamment ce qui est à l’œuvre dans les débats autour du revenu universel. En effet, tout comme le travail fatigue, est pénible, est contraignant, il est également admis, dans le stock de stéréotypes attachés linguistiquement à ce mot, que le travail rapporte de l’argent. Or, l’idée d’un revenu universel contribue à disjoindre le travail et le revenu. Ceci est donc considéré comme problématique, car allant à l’encontre du sens attribué, voire de notre sentiment linguistique. Les positions divergentes de certains candidats à la primaire de gauche contribue au débat.

3 positions différents sur le travail pour Montebourg, Hamon et Valls

En regardant sur le site d’Arnaud Montebourg, on peut lire des propositions telles que :

« C’est une garantie pour tous d’accéder à un contrat de travail, d’activité, ou de formation. C’est la société des trois contrats destinée à éradiquer le chômage de masse. »

« Le contrat de travail sera sécurisé, rendant toute sa place au CDI »

« Apprivoiser la révolution numérique, c’est amener les plateformes à assumer la protection sociale de leurs salariés qui sont aujourd’hui faussement indépendants. A nous de faire émerger une société de travailleurs autonomes avec une protection sociale et un revenu décent et de contribuer à la libération par le travail et non pas l’apparition d’un esclavage numérique en transformant les entrepreneurs en serfs »

Il est intéressant que ce candidat, identifié comme plutôt à la gauche du PS, rattache le travail au « contrat » et à la « protection sociale ». Il s’agit alors d’une vision très administrative du travail, dont la nature même de l’ouvrage est mise au second plan au profit de l’appareil qui entoure sa mise en œuvre.

Chez Benoît Hamon, les choses sont différentes:

Parce qu’il est trop souvent synonyme de souffrance et de perte de sens, nous voulons refonder notre rapport au travail. Nous défendons un travail choisi et non plus subi, un travail partagé et dont la valeur dépasse la seule contribution au PIB. C’est ainsi que nous répondrons au défi de la raréfaction du travail et de la révolution numérique. Nous voulons en finir avec la précarité, et donner la possibilité à tous de s’émanciper et de s’engager librement dans l’activité qui répond à ses aspirations. C’est pourquoi nous créerons le Revenu Universel d’Existence, protection sociale du XXIème siècle.

On lit même en filigrane une critique du sens commun rattaché au travail: la remotivation positive du sens de travail passe alors par une refondation du rapport au travail. Ceci étaye l’idée qu’au-delà de leur aspect dictionnairique, le sens des mots est largement guidé par les rapports que nous entretenons avec eux. Benoît Hamon se livre donc à une redéfinition du mot, à travers la définition d’un nouveau lexique associé (raréfaction, partage, aspirations). C’est finalement une version positive et émancipatrice du travail, différente de celle, contractuelle et plus concrète, d’Arnaud Montebourg.

Enfin, de son côté, Manuel Valls a une vision plus globale, voire politicienne, du travail :

Je veux une société du travail. C’est pourquoi ma priorité est la lutte contre le chômage.

Bâtir une protection sociale universelle qui comble l’écart entre les travailleurs indépendants, artisans, commerçants et les salariés.

Revaloriser le travail, c’est d’abord mieux le rémunérer, donner des marges de manœuvre aux travailleurs qui se sentent souvent étranglés dès le début du mois.

Le travail est en effet considéré du point de vue collectif et économique (société, chômage, écart entre les travailleurs, rémunérations), et accompagné d’intentions (« je veux », rôle des infinitifs, etc.).

On le sait, les mots sont souvent au centre des débats, et derrière eux, ce sont les valeurs, les symboles, ou les habitudes, qui sont véhiculées. En mobilisant un terme qui bénéficie d’un sens commun fortement institué, rattaché à un itinéraire étymologique contestable mais bien souvent admis, certains candidats en font un enjeu de campagne : derrière la bataille politique, se joue une bataille sémantique.

2 réflexions sur « Pour Valls, Montebourg et Hamon, le mot « travail » ne veut pas exactement dire la même chose »

  1. Formidable travail que vous nous proposez là ! Merci.
    Une petite remarque, cependant, je vous cite :
    … »Cher Benoît Hamon, les choses sont différentes »…
    Lapsus scribi ou faute de frappe ?
    Cordialement,
    🙂

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *