Voilà pourquoi vous sentez parfois un air de famille entre les discours de François Fillon et du FN

Article initialement publié dans le Huffington Post

« Ce qui risque de fracturer la droite, c’est les prises de position successives de membres de l’extrême droite, anciens membres du FN, pour la candidature de François Fillon ». Cette citation d’Alain Juppé, certes celle d’un concurrent de François Fillon entre les deux tours de la primaire de droite, étaye l’idée d’une proximité possible entre des points du programme du candidat des Républicains et celui du FN.

L’article constate également que « plusieurs sites de la « fachosphère » ont cherché, à des degrés divers, à favoriser la candidature du Sarthois », comme Fdesouche ou Le salon beige. Le journal Minute avait « affirmé il y a quelques semaines qu’il se prononcerait en faveur de M. Fillon en cas de qualification au second tour. Qu’importe que ce dernier puisse manger une partie de l’électorat de Marine Le Pen ».

Cette tribune n’a bien sûr pas comme objectif de comparer François Fillon à Marine Le Pen, ni d’associer les programmes de l’un et de l’autre. Il s’agit plutôt de voir concrètement si cette proximité avec le FN se voit linguistiquement, et s’il est pertinent de parler d’une telle proximité.

L’animation du lexique: du thème « terrorisme » au profil national

Cette étude porte sur l’ensemble des tweets issus des comptes des candidat-e-s à la primaire de droite, sur le mois avant le premier tour de la campagne. Elle mesure différentiellement le vocabulaire des différents candidats, et fait ressortir ce qui est distinctif de tel ou tel candidat (ceci est un des enjeux du projet #Idéo2017). L’objectif est de passer du relevé d’un vocabulaire particulier, à des thèmes de discours.

En analysant les termes caractéristiques de François Fillon, on observe des spécificités autour des termes « totalitarisme », « redressement », « nationalité » et « liberté ». Ceci permet de retranscrire plus spécifiquement l’association parfois faite avec le FN:

 

 

Voici quelques exemples:

  • RT @Nico_Roy: « Il y a un nouveau totalitarisme, comme le nazisme, qui se pare des couleurs de l’Islam. » @FrancoisFillon #Toulouse
  • RT @Isabelle_92: Énormément de monde pour la séance dédicace de @FrancoisFillon pour #Vaincre le totalitarisme islamique @Fillon2017_fr @Fi…
  • RT @PaulVary: « Il faut une alliance mondiale pour combattre le totalitarisme islamique » @FrancoisFillon #Fillon2017 https://t.co/VgZXBlj4NP
  • Face au totalitarisme islamique, il faut une coalition mondiale pour l’éradiquer. Il faut parler avec la Russie.
  • RT @FillonFrance: Il faut rétablir l’autorité de l’Etat. Ce sera, avec l’objectif de plein emploi, ma première priorité. @FrancoisFillon #F…
  • Depuis longtemps, je dis qu’il faut faire face au risque d’une guerre mondiale provoquée par le totalitarisme islamique. #PalaisDesCongrès

A cela s’ajoutent 5 occurrences de « totalitaire », telles que:

  • RT @catherinemangin: @FrancoisFillon #LeGrandJury redoute un mouvement politique totalitaire mondial issu de l’islam radical

On perçoit donc bien le ciblage qui est fait de l’islam/islamisme, avec beaucoup de co-occurrences de « totalitarisme islamique ». On peut lire une manière de caractériser l’islam assez proche de l’élément « islam radical » employé par les cadres du FN (avec une rubrique dédiée sur leur site).

François Fillon se distingue également de ses anciens concurrents par l’usage de « nationalité »:

 

 

 

Cet usage est particulier car en retournant au corpus on trouve des tweets comme:

  • #Terrorisme Ceux qui ont pris les armes contre leur pays doivent être déchus de la nationalité française. #19hRuthElkrief
  • #terrorisme Quand on combat contre son pays, on doit perdre la nationalité de ce pays. #LEmissionPolitique
  • Je veux retirer la nationalité française à tous ceux partis combattre contre nous en Syrie ou Irak.

On trouve donc « déchus de la nationalité », « perdre la nationalité et « retirer la nationalité ». La question nationale est également présente autour de la question du « redressement »:

 

 

En effet, on repère beaucoup d’emplois de « redressement national »:

  • RT @P_Beaudouin: @FrancoisFillon: « Je suis le seul vote utile car je suis le seul à proposer un projet de redressement national »
  • RT @Fillon2017_fr: Les porte-paroles de @FrancoisFillon mobilisés partout en France pour gagner la bataille du redressement national. #Fil…
  • RT @BrunoRetailleau: -@FrancoisFillon a fait le meilleur diagnostic et a les meilleurs remèdes. Il est l’homme du redressement national. @F…

La question nationale est donc éclairante pour l’étude de l’idéologie de François Fillon: la nationalité peut se perdre, elle se mérite, et il est présupposé un état antérieur de meilleure qualité qui n’est plus, ce qui nécessite un « redressement ».

« National »… mais libéral

Ce qui distingue également François Fillon, c’est sa vision du travail, qui va de pair avec la question de la liberté:

  • Si on ne travaille pas plus on ne pourra pas redresser la situation. C’est la clé du redressement. #LeGrandJury

La « liberté » est très caractéristique de son discours:

 

 

On trouve notamment un discours à l’encontre de l’état, comme dans ce tweet:

  • RT @mcamilleri: @FrancoisFillon: « tous les Français me l’ont dit: que l’Etat arrête de nous emmerder! » #Liberté #Enghien @Fillon2017_fr…

C’est peut-être ce qui le distingue de la ligne du Front National: en effet, si le terme « liberté » est également un terme saillant du discours frontiste, il concerne au premier plan la liberté de la France vis-à-vis de l’Europe. L’Etat protecteur est en effet en général valorisé par le FN. Dans le discours de François Fillon, la liberté est valorisée en tant que telle, comme valeur, alors qu’elle est plus controversée dans le discours frontiste (la liberté est mise en valeur, mais pas forcément le fait d’être libre, comme je l’avais montré dans une analyse des discours de Jean-Marie Le Pen).

D’un lexique partagé à un air de famille

A la fin de cette petite étude, nous pouvons conclure que les amalgames qui associent François Fillon et le FN sont un peu hâtifs. Néanmoins il se dégage un air de famille lexical, par l’emploi des termes distinctifs « totalitarisme » associé à « islamique », « redressement », « nationalité » et « liberté ». François Fillon investit donc des termes habituellement utilisés par le FN, ce qui peut expliquer son succès (puisque ces thèmes favorisent électoralement le FN).

En retournant au corpus, on constate que les usages de ces termes construisent des thèmes forts dans le discours de François Fillon: l’opposition à l’islamisme (vu comme totalitarisme), la construction de la nationalité et de la nation selon une vision qualitative (avec la question du redressement et de la perte, qui présuppose un état négatif qu’il faut revaloriser).

C’est sur son libéralisme que François Fillon se distingue du FN: s’il partage l’emploi du terme « liberté », il n’en partage pas forcément le sens. Il parle des libertés individuelles des Français, et en particulier des travailleurs, face à l’état, alors que le Front National thématise traditionnellement la liberté de la nation française contre l’Europe (la liberté dans un sens collectif donc, alors que François Fillon la développe davantage selon un certain individualisme).

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